Prédication
Prédication Genèse 4, 1-16 et Jean 13, 34-35 (On ne naît pas frère ou soeur… On le devient)
Chers amis, dans le KT de mon enfance on nous disait que Dieu avait refusé l’offrande de Caïn parce qu’elle n’était pas bonne… Ce qui n’apparait pas dans le texte. Que se passe-t-il dans ce texte ?
La Bible est avant tout un livre de quête de sens, et à ce titre, elle nous interroge, nous interpelle parfois. Dans ce monde où la violence s’institutionnalise, que l’égrenage du nombre de morts se banalise, Le récit de Caïn et Abel nous questionne, ou plutôt questionne notre violence. Entrons ensemble dans ce texte qui nous amène à l’histoire des orignes, si vous le voulez bien.
Eve, la femme d’Adam connaît son mari au sens biblique du terme et devient enceinte. Elle enfante un fils, peut-être qu’elle pousse un youyou (un cri) de joie et dit cette phrase ‘’J’ai acquis un homme, par (avec) le Seigneur ! cette ambigüité involontaire met en lumière son état d’esprit, elle trace pour son fils, comme une filiation avec Dieu. Puis elle lui donne un nom : Caïn, quelque chose qui a de la valeur, un acquis qui a quelque chose à voir avec Dieu lui-même.
Puis il lui naît un autre fils…On a beau dresser l’oreille, RIEN !, aucun cri, aucun signe de joie ne l’accueille. Si la naissance de Caïn a quelque chose à voir avec Dieu, celle d’Abel n’a rien à voir avec personne. Caïn est désiré, accueilli, il a sa place dans la parole de sa mère ; Abel n’a aucune place dans la parole de personne. Caïn a une généalogie, il est situé par rapport à son père et à Dieu ; Abel n’est situé ni par rapport à sa mère, ni par rapport à son père (un père qui brille par son absence), ni par rapport à Dieu,
Abel (Evel) entre dans cette histoire avec le statut de ‘’frère de Caïn ‘’ et c’est presqu’un drame pour sa filiation fortement perturbée : avant d’être frère, on est d’abord Ffls. il faut une enquête pour lui reconstituer une généalogie … Il faut bien lui trouver un nom, ce sera Abel, ou plutôt Evel. un nom qui signifie : quelque chose d’évanescent, sans consistance, une buée. Fumée, vapeur. Lorsque Qohelet l’Ecclésiaste dit « vanité des vanités » (Evel ya Evelim), c’est ce nom qu’il utilise.
Et la nouvelle humanité met en place un système injuste de dominé et dominant : les 2 garçons grandissent et ont des métiers. Caïn est cultivateur, il produit de ses mains, il est actif ; Il reproduit quelque part, comme un jardin d’Eden, il est bien enraciné dans le sol, cette terre qu’il marque de son empreinte. Tandis qu’Abel est éleveur, il laisse faire, il est passif. Caïn est sédentaire ; Abel n’est que nomade. Il suit ses brebis, il passe ses journées hors du lieu de vie et ne sait pas ce qu’il se passe ou se dit dans sa famille. Ce n’est pas étonnant que les gens du voyage voient en lui leur ancêtre, celui qui ne reçu aucune terre en héritage.
C’est la 1ère famille qui apparaît dans le récit biblique et déjà l’arbitraire, la discrimination sont au rendez-vous ; une discrimination totale et définitive. Elle est totale parce qu’elle place Caïn et Abel dans un réseau de relations personnelles, familiales, sociales, religieuses où l’un a toute la place et l’autre aucune ou très peu . Elle est définitive parce que rien ne changera jamais : cette injustice façonnera l’adulte que chacun deviendra…Cette histoire est terrible ; mais combien d’enfants ont mal démarré dans la vie parce que mal aimés (né au mauvais moment, né trop tôt, trop tard, responsable d’une carrière arrêtée trop tôt, parce que rappelant un évènement douloureux, un viol…D’un côté, un enfant roi, de l’autre une doublure muette, comme quoi, on n’a pas attendu Françoise Doltto pour mettre l’accenr sur l’enfant-roi.. Ces deux frères sont à l’image des rapports entre humains, entre nations, et même en Eglise !
S’il y avait eu dans le coin, quelques pleureuses traditionnelles, nul doute que leurs lamentations auraient commencé par « ô vous qui passez écoutez la malheureuse histoire du mal aimé, de celui à qui tout a été refusé ».
Puis arrive l’élément déclencheur de violence ouverte et de meurtre : il s’agit d’une offrande à Yahvé leur Dieu : Caïn l’enfant roi, en prend l’initiative, son frère le suit et l’imite. Le récit nous le dit : l’impensable se produit : Dieu qui observe la mauvaise gestion de la fratrie et plus largement, des relations humaines, décide d’intervenir dans cette histoire et de faire une place à celui qui n’en a pas reçu, d’établir une « filiation » avec celui qui n’en a pas reçue, il s’agit beaucoup plus que de la simple acceptation d’une offrande, on pourrait parler d‘adoption’. En acceptant l’offrande d’Abel, Yahvé le fait exister, établit avec lui une relation.
La logique humaine qui a toujours prévalu dans cette famille, voudrait que l’offrande de Caïn soit acceptée avec empressement. Lorsque Dieu décide d’intervenir, il désavoue celui que la mère présentait comme ayant quelque chose à voir avec lui, en refusant son offrande. Celui a qui on a jamais dit non, à qui on n’a jamais montré ses limites, lui l’enfant roi qu’on ne contrarie jamais et qui est devenu égoïste, est désavoué par Dieu. Pour la 1ère fois on lui a dit NON. Son orgueil est tellement blessé qu’il tue celui qui a bénéficié des faveurs qui, pense-t-il, lui reviennent de droit. Celui qui lui fait de l’ombre.
Caïn a tué Abel. Mais la question qu’on peut se poser est « qui a armé son bras meurtrier ? Son père ? sa mère ? nous ?
Et la terrible question que Dieu lui pose, est posée à chacun (e) de nous, à l’humanité toute entière, aux familles, à l’église du Christ : qu’as-tu fait de ton frère, que fais-tu, de ton frère, de ta sœur qui n’ont pas eu autant de chance que toi? Face à un monde qui se replie sur lui-même, un monde livré à une violence qui devient la norme, Eglise du Christ, que fais-tu de ton frère, ta sœur, ces invisibles qui rasent les murs de nos temples, de nos vies, nos cités, notre humanité ? Si nous l’ignorons, que nous nous concentrons sur nous-mêmes, nous risquons d’inviter Dieu à se pencher sur nos vies et à nous désavouer. Ce sont nos arbitraires, nos injustices que Dieu vient rectifier. Quelle force !! quelle libération pour le faible mal-aimé…de savoir que quelqu’un le voit et lui fait justice. Dieu, le défenseur des sans-voix, des humbles, sait retourner les situations.
Mais Dieu est miséricordieux et riche en bonté, il tend la main au pécheur. Dans ce récit, Caïn reste insensible à la mort de son frère et répond, mauvais perdant « suis-je le gardien de mon frère ? » presqu’avec désinvolture. Tout ce qui l’intéresse c’est sa petite personne. Ce n’est que lorsque Dieu lui annonce sa sentence qu’il s’émeut enfin. Quoi ! le chasser loin de son jardin, ! de sa terre, faire de lui un errant (un peu comme son frère) c’est trop dur et il le fait savoir à Dieu : « ma punition est trop grande, je deviendrai errant et quiconque me verra pourrait me tuer… » . Dieu place un signe sur Caïn (mot employé solennellement pour une alliance) comme une seconde chance, afin de lui donner le temps de la réflexion, en vivant presque la vie de son frère le temps de la prise de conscience, de la repentance et d’une autre approche de la vie. Caïn a tué Abel par action…nous pouvons tuer de différentes manières par action, par omission ..Abel est mort certes, mais son offrande deviendra celle du peuple hébreux. Abel préfigure le Christ, cet autre berger qui sera tué. Comme pour Caïn, Dieu place son signe au-dessus de nous, afin de nous permettre de prendre conscience de l’importance de la fraternité et de rectifier le tir. Car dans ce texte où le mot Frère apparait pour la 1ère fois dans le récit de la Genèse, dans ce texte fratricide, le mot frère est martelé 7 fois (vous pourrez compter). Le chiffre 7 est celui de Dieu à l’œuvre. Autrement dit, là où se vit la fraternité, là est la grâce de Dieu… Amen